Should we never meet again Gregg Smith

Texte par Annie Zimmermann pour la revue, Urbanisme (architecture)

Un homme – en l'occurrence le vidéaste en acteur – arpente les rues de Barbès, de Château-Rouge et de la Goutte-d'Or, à la recherche d'un lieu pour passer la nuit. Il ne s'agit pas d'un SDF : il habitait la veille avec sa compagne, mais, à la suite d'une querelle, il s'est mis en quête d'un hébergement temporaire. Sa déambulation est ponctuée de pensées off sur la difficulté à être quelqu'un quand on n'est pas quelque part, à demander une aide qui suscitera des propos inquisiteurs, la méfiance ou l'incompréhension. Ses réflexions ne nous sont pas étrangères – oui, ça pourrait m'arriver, pense-t-on – et on se projette rapidement dans le scénario. Du coup, la ville qui défile sous nos yeux, au rythme de la marche de l'acteur, prend une toute autre connotation. Elle n'est plus "l'espace public" que l'on traverse machinalement, sans le voir, pour se rendre d'un lieu à un autre ; elle acquiert peu à peu une complexité et une étrangeté qui égalent celles de la situation. Le regard s'aiguise, et l'environnement dépouillé de sa familiarité apparaît hostile – cumul d'indifférences et d'obstacles mis en relief par ce sentiment d'isolement propre à la dérive. Panneaux d'interdiction, affiches, marchandises prennent des reliefs jusqu'alors inconnus.

À des moments de vacance, pourtant, des échappées sont possibles, d'improbables relations se nouent. Cela se produit à chaque fois que le marcheur s'arrête, se rend atteignable ; un grand panneau de papier peint vient alors se glisser derrière lui, masquant progressivement l'arrière-plan urbain. Il se trouve alors transporté dans des appartements aux murs tapissés du même décor floral, avec la ou les personnes qui le côtoyaient dans la rue : rêves, désirs, fantasmes, tout se fomente à l'intérieur, de soi, dans ces pièces vides aux parois chatoyantes. Peu de mots sont échangés, ce sont les regards qui parlent, et les gestes, qui se réduisent parfois à des ébauches que l'on peut interpréter de différentes manières. À chacun de se projeter dans les contextes donnés. Pour le vidéaste, ce mode narratif ambigu caractérise le monde du dedans. Mais on n'y reste que peu de temps : les protagonistes se retrouvent bientôt dans la rue, à l'endroit d'où ils sont partis, sans se reconnaître. Ils redeviennent des passants, pris dans le "chaos urbain". Et le marcheur, qui n'a pas trouvé de logis, disparaît en haut d'un escalier.

La fragilité et la vulnérabilité des êtres sont au cœur du travail de Gregg Smith. Son enfance et son adolescence passées en Afrique du Sud, où pèsent les traumatismes de la répression et où la violence est toujours omniprésente, ont fait de lui un artiste particulièrement sensible à l'engagement social. "Le fonctionnement de la plupart des sociétés repose sur l'aliénation ou la suppression de l'individualité. […] J'ai alors commencé à percevoir la narration comme un puissant medium permettant à l'individu de réinvestir sa propre subjectivité, et de faire évoluer sa perception des expériences passées et des situations présentes." D'où la teneur de ses vidéos, mais aussi de ses installations et de performances visant à créer une connivence, une complicité avec et entre les spectateurs/acteurs, à réintroduire avec subtilité des désirs et des possibilités de contrer le désintérêt pour, ou la haine de, l'autre.

A. Z.