Un étrange personnage

À propos des récents travaux de Gregg Smith : The End

Dans les récents travaux de Gregg Smith, on trouve sa personne au centre de récits insolites, et le décor tout autour semble refléter les intempéries qui agitent l'intimité de son esprit. L'usine désaffectée, l'appartement déserté, la rivière s'écoulant au pied de la falaise sont autant de sites privilégiés dans lesquels l'artiste s'aventure en quête de dévoilement, d'énergie, de visibilité. Les situations dramatiques lacunaires qu'il élabore demeurent sous la menace du non-sens et de la répétition. La suggestion et l'ellipse sont les ressorts d'une narration qui cherche à percer le tissu de la vie quotidienne pour en faire couler la sève secrète. Sans relâche. Le caractère énigmatique du réel se hisse à la surface. Autour du corps de l'artiste évoluent en ellipses concentriques une série d'êtres et d'objets issus de l'ordinaire, prêts à proliférer ou à disparaître sans mot dire.

Ce sont des figures abstraites, des archétypes, des fragments d'une mythologie personnelle. Le collègue, le chat, la femme de ménage, le bureau, le dossier, le thermos à café. Et le papier peint, surtout, le papier peint, sans âge, d'une inquiétante étrangeté, avec ses motifs floraux figés dans l'herbier des impressions enfouies, entre nostalgie, indifférence, curiosité et désespoir. Sans crier gare et comme par magie, ce papier peint apparaît sur les hautes falaises de la rivière. Il tombe en paresseux lambeaux sur les murs décatis de l'usine. Il est ici et là, discret dans ses apparitions psychédéliques. C'est un sablier de cellulose endormie. Posé, aimé, délaissé, abandonné. Un ornement dérisoire et cependant essentiel. Avec lui le temps se dilue et se met à tâcher d'une couleur incertaine les copeaux de mémoire et de perception. Les feuilles de trèfles qui le composent entrent parfois en décomposition et s'écoulent en une bave brunâtre. Les murs ont des oreilles; ils font également les yeux doux à l'enfer des employés de bureau que Gregg Smith met en scène, cernés par l'insatisfaction, entre tiroirs, classeurs, dossiers, étagères et feuilles volantes, dans un espace immense où le vide absorbe les silhouettes qui le traversent. Le temps n'avance pas, il tourne court. La courtoisie se fait sentir. Une élégance presque gauche. La retenue, le frottement. Comme une clef qui cherche à défaire le verrou sans y parvenir. Une errance, une tentative. C'est une narration de la contrariété. Une moisson sur les terres fertiles de la frustration.

L'artiste endosse les costumes de ses personnages hypersensibles, vulnérables, comme on contemple sa propre image dans un miroir.Il est à la fois lui-même et un autre, quelque part et nulle part, reconnaissable et insaisissable. Les paroles apparaissent doucement dans les échanges qui s'établissent entre lui et les autres. Évocations de la vie privée, requêtes, confidences, remarques passagères. Cette douceur n'est qu'apparence. Quelque chose de coupant gît au creux des mots. Ces derniers ont une fonction essentielle. Ils manifestent l'existence d'un avant et d'un après, d'une urgence, d'un écoulement fatal, et surtout d'un ailleurs. Ils sont comme ces lucarnes que l'on contemple de loin et où brille une lumière menaçante.

 

texte par Emile Soulier pour le catalogue d'exposition, FLUX-S, parcours d'art contemporain en vallée du Lot, 2006.