Texte par Patrice Blouin pour l’expo, Home Cinéma
Le Havre, 2003.
 
Il existe une longue histoire des images de la chambre mais son véritable acte de naissance reste lié à l’âge d’or de la peinture hollandaise. Pour la première fois, dans les tableaux de Gérard Ter Borch, de Pieter de Hooch ou de Vermeer, les scènes de la vie domestique deviennent, les véritables sujets d’une pratique artistique. Jusqu’alors, en effet, la noblesse des actions et des personnages représentés déterminait seule la noblesse de la peinture selon une hiérarchie fermement établie. La renommée acquise par cette « peinture de genre » (par opposition à la peinture historique) a contribué à la remise en cause de cet ancien système et permis l’apparition d’un nouveau regard.
 
Cette évolution essentielle connaît généralement une double lecture. D’un côté, on insiste sur l’émancipation esthétique que constitue, pour la peinture, la fin du diktat du « grand sujet » et la possibilité inédite de traiter des éléments les plus anodins. De l’autre, on souligne le sens politique de ce changement d’attitude. L’œuvre des maîtres hollandais est alors comprise comme célébration d’un mode de vie spécifique liée à l’émergence d’une nouvelle classe sociale (la bourgeoisie commerçante) aux Pays-Bas. Dans les tableaux hollandais, comme le résume Hegel en une formule célèbre, « c’est le dimanche de la vie qui égalise tout et qui éloigne toute idée du mal ».
 
Depuis Vermeer, quatre siècles se sont écoulés. Sur la chambre et ses représentations pèse, aujourd’hui plus que jamais, le soupçon d’un repli sur soi qui se ferait en marge et en dépit des réalités du monde. Une génération, insouciante du cours de l’Histoire, s’assoupirait dans un long dimanche de cocooning feutré et d’hébétude télévisuelle. Symbole technologique de ce nouvel état de fait, le home cinéma pousserait l’illusion spectaculaire jusqu’à ramener l’ensemble de l’univers aux dimensions du salon familial. Contre cette clôture égotiste, la tentation est forte de demander aux créateurs de se transformer en agents exclusifs du dehors, en derniers combattants de l’espace public.
 
Les artistes présentés dans cette exposition refusent cependant de céder à cette injonction. Sans se faire les chantres du bonheur domestique, ils inscrivent encore leurs travaux dans le cadre de la chambre et revendiquent le droit de faire œuvre du quotidien le plus banal. Mais chacun contredit à sa façon les implications induites par leur sujet. L’une divise et dédouble le dedans, l’autre montre la porosité des frontières entre intérieur et extérieur. L’autre, encore, invalide la séparation par aplanissement de l’image. Tous font un autre genre de home cinéma qui fait entrer dans la chambre tous les jours de la semaine et l’idée même du mal.

GREGG SMITH- background to a seduction
 
La vidéo background to a seduction de Gregg Smith est le produit de différentes étapes de travail. Au départ, l’artiste avait réalisé une série de performances nocturnes dans le quartier de Roubaix où il habitait. Une scène était construite à l’aide d’éléments simples de décor (un pan de mur avec du papier peint fleuri, un éclairage, une table, deux chaises) dans différents lieux visibles par le voisinage (toit de garage, jardin). Smith et une jeune actrice s’installaient alors comme pour un dîner intime. Par la suite, certaines des prises de vues effectuées pendant ces performances ont été complétées par des séquences de dialogue tournées en studio. Un travail de retouche numérique a enfin été accompli pour donner vie aux fleurs du papier peint.
 
Au final, dans le film, un même mouvement se répète plusieurs fois. On passe de l’intérieur de « vrais » appartements à la scène extérieure où se déroulent les performances et de cette scène extérieure à sa reconstitution en studio. Le about de cette séduction est ainsi instable et multiple. Il n’a de cesse de basculer du privé au public et du réel à l’illusion. La complexité de cette structure contraste au premier abord avec l’apparence simplicité du propos – une banale conversation de salon entre un homme et une femme. Pourquoi donc mettre en place un tel dispositif pour un échange aussi trivial ?
 
Il paraît pourtant difficile de ne voir ici qu’une variation formelle sur l’idée de spectacle et de voyeurisme étant donné l’importance du lieu choisi. L’hypothèse d’un simple jeu ironique sur la vacuité de nos existences n’arrive pas plus à rendre compte de l’impression que produit le film dans son ensemble. Si une drôlerie douce habite de nombreux plans, la lenteur des mouvements d’appareil et la répétition vaine du procédé produit plutôt un trouble sentiment d’angoisse. S’il est impossible d’oublier le poids social du contexte et l’inquiétant surplace de la conversation, c’est que l’artiste explore précisément la relation souterraine qui unit la séduction et son about.
 
En 1963, dans Le Mépris, Jean-Luc Godard mettait en scène une dispute conjugale entre Michel Piccoli et Brigitte Bardot. Entre les deux acteurs, une lampe blanche, tour à tour allumée ou éteinte, barrait le chemin de la conversation en inscrivant un pur vide dans l’image. On dirait volontiers que le travail de Gregg Smith s’est engouffré dans cette brèche pour y installer son dispositif. Au lieu du drame abstrait de l’incommunicabilité, il instaure la comédie toujours particulière des rapports entre intérieur et extérieur. Moralité du conte – ce qui se passe entre nous dépend de ce qui se passe au dehors. Notre petit théâtre domestique ne fonctionne jamais qu’à ciel ouvert.